samedi 13 septembre 2014

Rampage


En attendant de dévoiler ses trois prochaines sorties (plus de news très bientôt), le collectif TRASH a eu envie de revenir sur un moment important de sa préexistence. Vous le savez, nous sommes très liés au Carnoplaste, remarquable maison d’édition de fascicules à l’ancienne dirigée de main de maître par le tueur de pintades Robert Darvel. Mais ce que vous savez peut-être moins, c’est que ledit Robert Darvel, avant de commettre chez TRASH l’irréparable Necroporno, avait aussi révélé l’un de nos futurs auteurs. 
 
Voilà pourquoi nous avons souhaité évoquer un fascicule dont le format dodu devrait ravir les plus gourmands d’entre vous. Il s’agit en effet d’un cover to cover conçu selon le principe du double programme cher aux salles de cinéma d’exploitation et autres drive-in américains. Deux auteurs mystérieux, deux récits indépendants unis par un thème commun (ici celui du Rape and revenge) pour un seul et même ouvrage paré de magnifiques couvertures réalisées par Francisco Varon et Christophe Swal, et j’entends le savant fou qui dirige Le Carnoplaste me murmurer à l’oreille un suave : « Et maintenant je vais vous injecter une double dose, ne vous inquiétez pas, au début ça fait un peu mal mais c’est bon pour ce que vous avez »…

Honneur aux hommes (rappelons aux étourdis que TRASH n’est pas du tout sexiste), commençons par examiner Midget Rampage, dû au désormais fameux… Julian C. Hellbroke. Oui, le Julian C. Hellbroke auteur de Garbage Rampage. Nous y voilà. Midget Rampage, le nain au costume de sang narre donc par le menu (hmm…) et comme son titre complet le suggère les trépidantes aventures d’un sympathique avorton, mascotte d’une équipe de football américain qui, non content d’avoir découvert l’ampleur de la corruption gangrénant sa ville, va se mettre en tête de la combattre. Bien entendu, notre mini-héros va avoir affaire à forte partie, sinon ce ne serait pas drôle, et son parcours ô combien accidenté le verra souffrir mille morts, infligées par médecin nazi argentin et autres tueurs à gages cannibales…

Rythmé par des séquences d’action au découpage exemplaire et à l’enthousiasme communicatif, Midget Rampage ressemble ainsi à un catalogue de tout ce qui fait le piment du cinéma de mauvais genre : ultraviolence de bon aloi, méchants sadiques et charismatiques, héros iconique et, en guise de cerise sur ce gâteau déjà bien appétissant, une pincée d’érotisme, grâce à quelques jolies scènes d’une délicieuse gratuité. Dans une ambiance de Slasher mâtiné de polar urbain judicieusement typée 80’s, l’auteur développe avec générosité un « Betrayal, torture and revenge » plus grand que nature, et rend un hommage sincère aux acteurs nains Weng Weng et Nelson de la Rosa (inoubliable interprète de Ratman), allant jusqu’à donner le doux prénom de ce dernier à sa mascotte justicière.

Si la tonalité d’ensemble reste délibérément généreuse, festive et gore, ces outrances n’empêchent en rien le lecteur de s’attacher à l’infortuné Nelson. Le parti pris « Mon nain, ce héros » était risqué, mais Julian C. Hellbroke relève le défi haut la main en trouvant un judicieux équilibre entre trash (déjà) et émotion. En effet, l’auteur réussit la prouesse de réaliser un pur bouquin d’exploitation jonglant avec les codes populaires les plus tapageurs, sans jamais se vautrer dans le voyeurisme condescendant ni dans le cynisme post-moderne. Le tout étant rédigé d’une manière extrêmement visuelle et dynamique, qui n’est pas sans rappeler le style enlevé des deux Green Tiburon déjà parus chez le même éditeur, on ne peut que souscrire à cette vibrante déclaration d’amour à l’égard du cinéma d’exploitation, doublée d’un pertinent plaidoyer pour la différence. Précisons enfin que Midget Rampage, contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, n’est pas une préquelle de Garbage Rampage. Ce sont deux récits bien distincts, même s’ils ont pour point commun de restituer avec brio l’ambiance des vidéoclubs d’antan. En termes clairs, les « Rampage » de Julian C. Hellbroke, c’est du vrai Pulp dans le texte. Ni plus, ni moins. Mais c’est déjà beaucoup.

Nullement intimidée par cette tapageuse proximité, l’énigmatique Irène Maubreuil délivre quant à elle avec Ravageuse rien moins qu’un « Western subaquatique » ! Un cadre original et haut en couleur, planté de façon spectaculaire à l’aide de force descriptions baroques, dans lequel s’épanouissent Asiates Troglodytes Amphibies, pistoleros crasseux et autres filles de joie au nez davantage poudré à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais le mal rôde autour de Rain Bluff, et les étranges créatures mutantes peuplant l’océan vertical aux confins du Desert Tide ne sont pas forcément les plus dangereuses. Une sombre confrérie d’encagoulés semble exercer une maléfique emprise sur les habitants de la petite ville, et la plantureuse Lady Godiva, un peu trop à l’écoute des fidèles clients qui défilent dans son lit chaque soir, va en faire l’amère et terrible expérience…

Car c’est bel et bien de Rape and revenge qu’il s’agit ici, avec toute la barbare cruauté que ce terme induit, et si l’on apprécie le talent de l’auteur pour croquer une galerie de personnages tout droit sortis d’un film de Sergio Corbucci, c’est pour mieux être estomaqué par l’effroyable violence dont certains d’entre eux se rendent coupables. Un peu comme si les « acteurs » d’Irène Maubreuil, après avoir tourné dans le crépusculaire Retour de Ringo, avaient directement enchaîné avec le tétanisant Day of the woman, de Meir Zarchi ! Un mélange des genres particulièrement efficace et explosif, culminant à la fin du premier acte par une scène déchirante - et c’est vraiment le cas de l’écrire - mettant sans vergogne le lecteur face à son seuil de tolérance…

Ne cherchez pas pour autant dans Ravageuse une réponse à l’épineuse question « le Rape and revenge est-il un genre crapuleux ou féministe ? ». Irène Maubreuil n’est pas là pour donner une leçon, mais pour raconter une histoire divertissante, et elle le fait avec une verve si pétillante que, sans jamais oublier de traiter son sujet avec un sérieux imperturbable, elle parvient à maintenir le cap sur son objectif principal. La deuxième partie de l’ouvrage, consacrée au thème de la vengeance, offre d’ailleurs le salutaire exutoire de rigueur en pareilles circonstances, car Lady Godiva y revient d’entre les morts pour un « Et on tuera tous les affreux » pétulant et inventif. En effet, transcendant son sujet, l’auteur convoque en un feu d’artifice réjouissant tout un bestiaire bigarré de créatures mutantes donnant à son récit une couleur fantastique bienvenue.

Voilà donc deux récits passionnants de bout en bout, à la fois différents et complémentaires, qui prouvent une nouvelle fois l’extraordinaire vitalité du catalogue de Robert Darvel. Reste à espérer que ce cover to cover en appellera d’autres, car le format du fascicule  - équivalent, non pas à une longue nouvelle, mais à un court roman - se prête à merveille à cet exercice. Dans l’immédiat, si vous avez aimé notre Garbage Rampage, mais aussi la trilogie de la vengeance de l’excellent Park Chan-Wook, je ne saurais trop vous conseiller de  découvrir les sanglantes odyssées du nain Nelson et de la prostituée mutilée Lady Godiva. Chez TRASH tout comme au Carnoplaste, les minorités sont bien représentées et, qu’on se le dise, elles ne sont pas venues pour gonfler les quotas ou faire de la figuration !

Pour vous les procurer, suivez le lien !