dimanche 9 février 2014

TRASH passé au scalpel, part 2

Déjà un an que ce blog existe. Afin de fêter dignement ce premier anniversaire, notre ami David Didelot, figure de proue du remarquable fanzine Vidéotopsie, nous a fait cadeau de trois superbes chroniques. Voici donc, assemblés en un article, ses avis à propos de nos numéros quatre, cinq et six.

S'il en était encore besoin, la réédition de "Silence rouge" montre que la boucle est définitivement bouclée entre la "Collection Gore" et "Trash Editions" : roman d'abord inscrit aux projets éditoriaux de "Gore", "Silence rouge" paraîtra finalement sous la bannière "Angoisses" (en 1994, opus 7 de la collection)... pour renaître de ces cendres rouges chez "Trash", dans une version remaniée, et légèrement gorifiée ! Belle idée que de convoquer Brice Tarvel, alias François Sarkel, ancien combattant de la "Collection Gore" avec "La Chair sous les Ongles"... Chantre du gore provincial (voire spécifiquement rémois !), et grand admirateur de Simenon, l'auteur inscrit donc son "Silence rouge" dans les pas de "La Chair sous les Ongles" : l'inquiétante étrangeté du réel le plus commun, celui fait de grisaille, de nuits pluvieuses, de matins sombres et de maisons vieillottes, dans le triste contexte d'une ville de Province. Et puis un crime odieux, atroce : la jeune Stéphanie, décapitée chez elle alors qu'elle écoutait un peu trop fort du Heavy Metal... Et puis des bizarreries de l'ordinaire qui viennent rompre le naturel ordonnancement des choses : des coupures de courant inexplicables, une odeur nauséabonde qui flotte dans les rue de Reims, la police qui montre bien peu de zèle lors de ses investigations... Francine (sœur de Stéphanie) et son amant Maxime vont alors mener leur propre enquête, laquelle va les confronter aux "Zélateurs du Silence", secte de vieillards bien frappés qui ont décidé, sous la houlette de leur Grand Maître Antoine Zalanas, de pourfendre bavards pathologiques, commères incorrigibles, pollueurs sonores en tous genres et autres amateurs(trices) de Metal ! Démarrant comme un polar salement glauque et radical, alignant une galerie de personnages bien torves (l'apathique Inspecteur Gordin, Maxime l'alcoolique, le très beauf Hauxin, l'hyperacousique Francine...), "Silence rouge" oblique en son milieu vers la folie la plus sanglante, typique en cela de la série "Trash" : sans verser dans une démesure gore qu'il laisse à d'autres, Brice Tarvel ménage tout de même quelques rudes séquences, comme le supplice de Vévé - motard trop bruyant -, l'horrible massacre des convives de la jeune Alice Ventaille (eh oui, ils avaient fait trop de bruit !), ou la mort abominable d'Hauxin, un pot d'échappement fumant planté dans le fondement ! Quelle idée géniale que ces sectateurs du Silence, née d'une vraie phobie du bruit dont souffrit un temps Brice Tarvel, et dont on partagerait presque les dogmes quand on pense aux bavards de tous poils qui polluent l'atmosphère médiatico-politique ! Oui, on serait presque prêt, parfois, à enfiler la cape de Zalanas, faite des langues cousues d'insupportables zélateurs... du bruit ! Un roman presque ironique, qu'on savoure, qu'on déguste, mais dans le silence le plus complet, sinon...

Numéro 5 de la collection, "Emoragie" est encore une nouvelle preuve du soin avec lequel nos Trashers choisissent leurs manuscrits : non content d'être parfaitement écrit, le roman de Brain Salad (cousin de Brain Splash ?) pousse à mort les bass boosts de la dinguerie sanglante. Un "Trash" pleinement fantastique d'abord, avec ce monde parallèle hanté par des créatures quasi-lovecraftiennes, et complètement barkeriennes, lesquelles ont le pouvoir de "synchronicité" (capables de rendre réels leurs fantasmes les plus crades et les plus grotesques dans le Londres contemporain)... Pour lutter contre cette engeance de sorciers barrés, veille l'"Isis Incorportated", une immémoriale société secrète chargée de dézinguer créatures abjectes et magiciens dingos... Et pour l'heure, son bras armé sera la jeune Lorena Bloom, très charmante emo-punk (explication du titre) versée dans la musique indus. Torturée, violée, dépecée, écorchée vive, Lorena ressuscite grâce à l'"Isis Inc.", devient un "ushabti" et va donc faire le sale boulot pour ses nouveaux employeurs... Dans un Londres interlope peuplé de sociétés secrètes, de sorciers timbrés, d'"indicibles" créatures et de mutants bizarres, Brain Salad nous balade de visions cauchemardesques en tableaux surréalistes, tous plus gore les uns que les autres, tous plus dégueulasses à chaque nouvelle séquence : l'imagination de l'auteur n'a pas de limites en la matière, et le récit enquille les scènes bien cradingues de monstres tentaculaires bouffant quelques pauvres hères, de supplices étranges et sadiques, et de créatures grotesques violant des chairs ouvertes. Sang, sperme, merde : "Emoragie" n'a pas volé sa place dans la série "Trash" (en particulier pour sa sublime séquence d'ouverture !). L'ombre de Clive Barker plane indubitablement sur le roman, non moins que celle du sublime "From Hell" d'Alan Moore : dans le regard de Lorena, la capitale anglaise devient une ville ésotérique, chargée de symboles magiques, pleine de légendes urbaines et de cercles ésotériques (le nom d'Aleister Crowley est évidemment cité) qui lui confèrent un aspect effrayant et fascinant... Espèce d'"Harry Potter" à l'école de Clive Barker (voir ce "Dead Body Train" fantôme dans les profondeurs de Londres), "Emoragie" n'en oublie pas pour autant ses personnages - Lorena, sa tante Lucy, le taré Oscar Octane, Liam Reed - , tous parfaitement dessinés, comme autant de balises à un récit qui plonge ses racines dans la grisaille et la vie londoniennes. Encore une pierre angulaire de la série "Trash", qui vient s'ajouter à un édifice déjà très solide !

Pour clore cette deuxième livraison "Trash", le mystérieux Zaroff nous envoyait à la face l’excellent "Night Stalker", dont la couverture et le titre ne laissaient pas d'intriguer : "Night Stalker" ? La silhouette filiforme d’un mec habillé de noir ? La casquette AC/ DC vissée sur la tête ? Une nana dépoilée salement poignardée au premier plan, un pentagramme dessiné dans le creux de la main ?... Pour écrire ce sixième "Trash", Zaroff aurait-il utilisé la figure trop réelle de Richard Ramirez, tueur en série qui, au milieu des années 80, officia en Californie en massacrant et/ou violant une quinzaine de personnes ? Eh oui justement.
Exploitant là le motif ô combien rabâché du serial killer frappadingue (rappelons-nous les forfaits de Nécrorian dans la "Collection Gore", type "Blood-Sex" ou "Skin Killer"… Nécrorian, à qui "Night Stalker" est d’ailleurs dédié), Zaroff innove cependant en s’appuyant sur une affaire criminelle célébrissime dans les annales de la police américaine. L’« amateur » pourra ainsi « s’amuser » à repérer les éléments puisés dans la réalité de l’affaire : la description physique du tueur, son passé, le modus operandi de certains meurtres, le délire sataniste de Ramirez, sa fascination pour le groupe AC /DC et le morceau "Night Prowler", les conditions rocambolesques de son arrestation… Ca rigole donc moins quand on sait que tout cela est (plus ou moins) vrai. Ceci dit, Zaroff n’est pas Stéphane Bourgoin, et son roman envoie d’abord du gore et du cul dans les grandes largeurs, l’ombre de Nécrorian planant constamment sur "Night Stalker" : du sexe évidemment mêlé de sang quand il s’agit d’évoquer les immondes forfaits de Ramirez (voir le massacre des deux vieilles sœurs, dont l’une est paraplégique : ça fait très très mal !), et du cul totalement gratos quand il faut dessiner le portrait haut en couleurs de Willy Hunt, adjoint quasiment débile du shérif chargé de l’affaire (une fellation par ci, une branlette aux chips par là, devant une VHS de Ginger Lynn, la fameuse pornstar des 80’s…). Bref, "Night Stalker" est peut-être le roman "Trash" qui rend le plus sincère hommage aux mannes de la "Collection Gore", Nécrorian en tête : l'auteur de "Blood-Sex" apparaît même dans le roman, dans un rôle qui lui sied comme un gant ! Une ambiance urbaine typiquement eighties, des personnages tous plus cintrés les uns que les autres, un cocktail sans cesse renouvelé de sexe et d’hémoglobine, des perversions en tous genre (même les enfants...), un synopsis simplissime et direct, un final tout feu tout gore, des chapitres très courts, une écriture qui vise d’abord à l’efficacité brut : Zaroff frappe fort avec "Night Stalker", l’auteur ayant parfaitement appris et assimilé les canons littéraires établis par la "Collection Gore". Pour les nostalgiques de ladite série, dont je suis !

Nos remerciements les plus sincères à David pour cette série de chroniques aussi pertinentes qu’érudites. Et restez aux aguets, car monsieur Vidéotopsie est loin d’avoir tout dit au sujet des collections GORE et TRASH. Plus de précisions dans les semaines à venir, mais nous avons déjà hâte de lui renvoyer l’ascenseur…