mercredi 29 juin 2016

Carnage paranoïaque



Prenant cela pour une invite à poursuivre, l'homme se mit à la besogner de plus belle. 
Son corps, gélatineux et flasque, faisait comme des vagues au gré des mouvements de son bassin. 
La force qu'il y mettait en aurait sans doute éventré plus d'une.


Clotilde et Vanessa sont jeunes. Belles. Et mariées. 
Elles ont décidé de s’offrir un lieu rien qu’à elles pour abriter leur amour. 
Une ferme, à l’écart de la civilisation. Mais peut-être un peu trop à l’écart, justement.

(Illustration: Willy Favre)




Un relent de vase roulait pareil à un courant sous-marin dans l’air saturé de puanteurs. La nuit du trente et un juillet 201., une semaine après la mort de Jeannine et Bernard Locuste, il se trouva dans le salon aux meubles repoussés contre les murs, occupant un très grand cercle rouge dessiné à la craie, un crapaud noir gros comme un car de flics.


Si Lovecraft avait absorbé les mêmes drogues que Philip K. Dick, il aurait pu imaginer cette histoire. Si Manchette en avait entendu parler, il aurait pu la raconter à Siébert en apparaissant à minuit, un soir de pleine lune, à une croisée de chemins. Et si Siébert était aussi cinglé qu'on le dit, il aurait écrit ce bouquin. 

 (Illustration: DeshumanisArt)


mercredi 4 mai 2016

Greta : morceaux choisis



Depuis sa parution en novembre dernier, le beau et brutal WIP de Catherine a reçu un certain nombre d’avis. Voire un nombre certain. L’écrasante majorité s’étant révélée très élogieuse, nous avons décidé de vous en offrir une synthèse. Si après avoir lu tout ça, vous n’avez pas envie de vous ruer sur ce bouquin toutes affaires cessantes, on ne peut plus rien plus vous.

David Coulon :
Lu, fini, adoré. On ne sait pas où on va, on ne sait pas où on est, on ne sait pas qui sont ces gens autour, on ne sait pourquoi on nous veut du mal (si, pour survivre), on ne sait pas pourquoi on fait du mal (si, pour survivre), on ne sait qu'il faut tuer ceux qu'on aime (si, pour survivre). Bref, une sublime métaphore, nihiliste à souhait, de notre monde miné par le darwinisme social. Le tout sans avoir l'air d'y toucher. Chapeau bas.

Laurent Dufour :
Une plume féminine pour nous conter les pires tortures et sévices, cela ne se peut ! Eh bien si, Catherine Robert l'a fait, et de fort belle manière si j'ose dire. Car en ces lignes, fort peu de belles manières mais surtout les plus viles, basses et crasses tortures que l'on puisse faire subir à un être humain. Tout y passe et ce n'est rien de le dire tant l'auteure s'amuse à graduer l'horreur. Celle-ci va crescendo, monte en puissance et en originalité. 
Dans ce texte froid, implacable et totalement dénué d'échappatoires, Catherine traite le gore de la plus belle des façons qui soit, comme beaucoup avant elle l'ont fait dans la collection du même nom (j'ai parfois retrouvé les délires d'un certain Eric Verteuil), Mais je n'en dis pas plus car ce livre mérite d'être découvert. Point de défloraison de ma part donc, juste un bravo à Catherine pour ce bouquin et à l'équipe Trash pour le choix qualitatif de ces publications.

Jean-Pierre Favard :
Greta est une grande bringue que la misère a poussé à accepter l'inacceptable. Devenir tortionnaire – pardon, je veux dire :gardienne – dans une prison perdue au fin fond du désert. Les prisonniers y sont malmenés (et c'est rien de le dire) et elle-même, craquant devant un frais minois condamné à l'absurde pour un crime dont on ignore même s'il a été commis, se retrouve de l'autre côté.
S'en suivent punitions, vexations toutes plus ignominieuses les unes que les autres... ma pauvre Greta, dans l'état qu'ils t'ont mise ! C'est malsain, ça manque parfois d'humour mais jamais de décalage. Un volume dans la pure tradition donc mais auquel il manque un petit quelque chose « en plus » de cette succession de scénettes certes réjouissantes (j'ai bien dit « réjouissantes » ? Faut vraiment que je songe à consulter, moi).

Zaroff :
Catherine a exprimé ses pulsions les plus perverses pour nous écrire un bouquin remarquable et dérangeant. Une femme, Greta, a accepté le statut d'une gardienne, en ayant abandonné son ancienne vie et ses enfants. Son rôle est de martyriser des détenus, de les soumettre à des sévices sexuels. Puis elle craque un jour. Elle devient un matricule comme les autres. De bourreau, elle passe dans le rang des prisonnières.
On devine aussitôt que les fantômes de Greta l'emporteront vers un destin implacable et fataliste. Et jamais Catherine Robert n'a été aussi proche d'un George Orwell qu'en prouvant que « La liberté, c'est l'esclavage ». Soumission-Déni-Acceptation. Les visions freudiennes ectoplasmiques délivrent Greta. C'est la force obscure de ce livre si on sait lire entre les lignes. Catherine, je te tire mon chapeau, car tu m'as ému.

Blahom :
La superbe illustration de couverture rappelle la série des Ilsa, tout comme le décor désertique choisi. Mais ne nous fions pas aux apparences : Greta n'est pas Ilsa. Le personnage né de l'imagination délirante de Catherine Robert s'avère moins caricatural, moins monolithique et surtout moins unidimensionnel que son illustre ancêtre. Au début, Greta parvient à faire la part des choses, mais elle ne tarde pas à mécontenter ses mystérieux employeurs. Elle craque.
Le châtiment est immédiat : la gardienne passe de l'autre côté du miroir et devient l'une des infortunées victimes de l'organisation, sorte d'État islamique dépourvu de tout alibi religieux. Privations, viols, tortures innommables deviennent le quotidien de la jeune femme. Un long chemin de croix à travers des couloirs labyrinthiques. Cette multiplication des sévices impressionne. Le résultat, malsain et saignant à souhait, est hautement recommandé.

Perroccina :
J'ai fini la lecture il y a un moment déjà. En fait j'ai lu presque de façon boulimique. Autant mettre tout de suite les choses au point, j'ai vraiment du mal avec ce genre de littérature. Sur la première moitié du bouquin j'attendais, impatiente, la raison d'être de toute cette cruauté en apparence gratuite. Sur la seconde moitié (moins la fin qui je l'avoue est particulièrement percutante) je lisais sans plus parvenir à rentrer dans le récit : c'était trop pour moi.
Pourtant au-delà de ça je n'ai pu qu'admirer l'imagination de Catherine car après chaque sévice, je pensais « ce n'est pas possible de faire plus, pas possible de faire autre chose » et la page suivante m'entrainait encore un cran au-dessus dans l'horreur et la dépravation. Alors non Catherine, je n'ai pas fait de cauchemar mais j'ai été pas mal perturbée par cette lecture. Pour en revenir au final, il a autant de force qu'un bon final de nouvelle.

Françoise Grenier-Droesch :
Je me suis jetée sur les premiers chapitres comme hypnotisée. Le réveil fut brutal ! (Le dernier chapitre) mais si évident. Une maman n’oublie pas ses enfants malgré la barbarie de ce qu’elle doit subir : une belle morale tout compte fait même si la mort l’attend, face à l’amnésie de sa fille avec laquelle elle doit combattre. L’imagination au sujet des sévices est sans limite avec Catherine Robert.
J’avoue avoir été à chaque fois surprise. Je me disais, bon, là c’est terminé, il ne peut pas y avoir pire… Il y avait pire ! J’ai beaucoup aimé le ton presque aussi desséché que le monde où évolue Greta. Une unité se dégage qui mène au-delà de l’horreur. Bravo pour cette constance, ces paliers morbides que l’on doit franchir en même temps que l’héroïne. On fait corps avec elle et c’est très fort.

Amaranth :
J''avais au sujet de Greta des attentes plutôt élevées. Et qui ont été parfaitement comblées. Catherine a un talent pour brosser le ressenti et les motivations de ses personnages, et là réside le point fort de ce roman. Car au-delà des horreurs que vit Greta, c'est le fait de les vivre avec elle, de l'accompagner dans tout le processus de déshumanisation et d'aliénation qui heurte et qui donne toute son ampleur à la violence du récit.
La plongée dans la psychologie du personnage, crédible et cohérente, fait qu'à aucun moment on ne peut oublier l'humain dans tout ceci, avec ses forces, ses faiblesses, ses mécanismes de défense, ses rêves et désillusions et donc on ne peut pas prendre de distance. On souffre avec elle. Ce qui rend les atrocités plus difficiles à supporter, et plus percutantes. C'est un livre difficile à lâcher, alors même que l'horreur s'amplifie graduellement.

Naëlle :
Très bonne lecture que cette Greta ! Une fois qu'on a commencé, difficile de s'arrêter : malgré toutes les horreurs infligées et subies, tout s'enchaîne de manière tellement fluide, rapide et implacable que poser le livre ne nous vient même pas à l'esprit. Tout au long de ma lecture, j'ai beaucoup pensé à 1984, de George Orwell. La geôlière devient prisonnière, et tous les sévices subis ont pour but de faire entrer dans le crâne de Greta qu'elle n'est rien.
On est avec elle du début à la fin, et on ne lui en veut pour rien : elle tente seulement de survivre. Une fois arrivée à la fin du roman, j'ai d'abord été frustrée qu'on ne sache pas qui était derrière ce système, que Greta ne crame pas tout pour se venger. Et puis en réfléchissant un peu, je trouve que la fin est très bien : quelque part, on atteint le summum de la torture, et c'est le franchissement de cette ligne rouge sang qui redonne à Greta son humanité.

Raven :
Je pensais savoir ce qui m'attendait en tournant la première page de Greta : une bonne dose d'hémoglobine et, avec un peu de chance, quelques nuits blanches. J'ai eu tout ça, mais tellement plus encore. J'ai eu matière à penser, à me remettre en question. J'ai eu une descente inexorable dans l'âme humaine. Car Greta est humaine, trop humaine : rien qu'humaine.
Greta c'est aussi une métaphore de notre société actuelle, si nihiliste : moi avant les autres. À n'importe quel prix. Et sa rédemption. La victoire n'est pas la rébellion, la vengeance, ni même la vie. Non, toute la clef est dans le libre-arbitre, c'est ce qui définit notre condition d'humain. Au moment du choix ultime, Greta brise ses chaînes en reconquérant l'humanité dont on la privait depuis le début. Greta est intemporel : le lieu, l'époque, rien n'a d'importance, l'homme est toujours un homme, seulement un homme.
Alors oui : il y a des moments dans ce livre qui choquent, qui font mal, qui dégoûtent. Mais demandez-vous pourquoi ça vous touche autant. Peut-être tout simplement parce que nous sommes tous des Greta mais refusons de l'admettre. Catherine dissèque les âmes et nous révèle leurs travers les plus secrets, les plus honteux comme les plus flamboyants : la vie n'est pas en noir et blanc, et la palette de l’auteure possède une infinité de gris.

Quelques-uns de ces retours correspondant à de véritables chroniques, nous nous sommes permis d’en ajuster certains, ce qui a permis de conserver une certaine homogénéité formelle. Mais il va de soi que le fond des propos n’a en rien été modifié, ainsi que vous pourrez le constater en comparant avec les versions intégrales sur le blog de Catherine :

http://catherine-robert68.e-monsite.com/blog/greta/